Un tableau de Velázquez dans une collection privée à Marseille ?
Du 5 juin au 14 novembre 2021, le musée des Beaux-Arts d’Orléans proposait une exposition intitulée : « Dans la poussière de Séville... sur les traces du saint Thomas de Velásquez »
La chaîne YouTube Scribe Accroupi avait donné la parole au commissaire de l’exposition Corentin Dury. L’exposition était construite autour du joyau du musée, le saint Thomas de Velásquez, qui faisait à l'origine partie d’une série de 12 portraits d’apôtres, peinte à Séville par le jeune Velásquez vers 1618-1620. De cette série, outre le saint Thomas d’Orléans, ne subsistent que le saint Paul du musée national d’Art de Catalogne (Barcelone) et une tête d’apôtre non-identifié, du musée du Prado (Madrid), actuellement prêtée au musée des Beaux-Arts de Séville.
Entre 30'40" et 32'43", Corentin Dury présente un apôtre à la hallebarde (saint Thaddée ?), conservé en l'Église de la Sainte-Trinité à Marseille et inaccessible au public. L'œuvre n'a pas été examinée par beaucoup de spécialistes et son attribution reste disputée. Elle est cependant dûment répertoriée sur le site ouvert La plateforme du patrimoine, où l'on apprend qu'elle a été restaurée en 1996 par Susanna Guéritaud. L'auteur de la notice Sophie Tissier date l''œuvre du XVIIème siècle sans exclure une datation du XVIIIème et propose prudemment une attribution à Ribera ou d'après Ribera, et plus largement d'après un modèle caravagesque. L'hypothèse Ribera n'est pas sans fondement, bien au contraire. Le rehaut de lumière, d'une touche vive et empâtée, posé sur le front de notre Saint à la hallebarde est assez comparable au même détail dans plusieurs tableaux de Ribera (Le mendiant, Saint Jérôme et l'ange du jugement dernier, et bien d'autres).
À 32'37'', Scribe Accroupi, en un beau fondu enchaîné, et sans commentaire du commissaire de l'exposition, propose une confrontation, entre le profil du visage de l'apôtre de Marseille et celui du saint Thomas d'Orléans :
Comme je l'ai indiqué sous la vidéo publiée sur YouTube, la confrontation des deux profils étaye sérieusement l'hypothèse d'une attribution à Velázquez du tableau marseillais : notez la vivacité, la vigueur et la spontanéité de la touche, entre autres dans le rendu des poils et des cheveux, la qualité du modelé et les subtils coloris des chairs, la profondeur, l'intensité des expressions. La comparaison avec la tête du saint Paul apporte de l'eau au moulin. Voyez le réalisme des défauts de la peau et des rides profondes, ici également surlignées d'un trait noir :
Notez la qualité de facture des mains et la disposition semblable des doigts de la main gauche qui saisissent le bâton, auriculaire légèrement contracté et relevé par rapport au plan des trois autres doigts ; disposition qui se voit également dans la main droite de l'apôtre marseillais :
Voyez aussi les drapés, les tons et les textures des vêtements, réussite magistrale ! Argument supplémentaire : le vert sombre du manteau, en harmonie sourde avec la terre de Sienne brûlée de la robe ; ce vert profond, en vertu de la loi des complémentaires, attise, aiguise les chairs délicatement nuancées de la main droite de l'apôtre.
Certes, une attribution ne se décide pas sur simple comparaison entre deux images extraites d’une vidéo. Aux institutions responsables de poursuivre les analyses scientifiques complémentaires pour infirmer ou confirmer.
Le commissaire de l’exposition n’a pas fait notre rapprochement, mais voit en un saint Philippe provenant d'Angleterre (à partir de 11'05'' dans la vidéo) un candidat fiable pour une attribution à Velázquez (en partie à l’atelier ?). À mes yeux, ni la touche, plus lisse, plus linéaire, moins détaillée, moins animée, ni les accords de tons ne sont caractéristiques de Velázquez ; de même la tête de l’apôtre me semble un peu plus raide, plus « caricaturale », moins fine psychologiquement. Pour comparaison, voyez le saint Paul du musée de Catalogne et la tête de Séville, où se perçoit une subtile et poignante repentance, d’où ma proposition d’y voir un saint Pierre. Par contre, comme l’a déjà suggéré Roberto Longhi, la composition du saint Philippe supporte l’hypothèse d’une copie ancienne (ou d’atelier) d’un tableau original de Velásquez aujourd’hui disparu. Possible également, un nettoyage trop vigoureux avec pour conséquence la ruine complète des couches supérieures.
Selon l’historien de l’art José Lopez-Reyes cité dans l’article Wikipedia consacré à l’apôtre Paul, le fait que l’apôtre Thomas soit représenté rigoureusement de profil alors que Paul est presque de face s’oppose à l’idée de répétition qu’exigeraient les séries. Pour cette raison, il les inventorie en tant qu’œuvres séparées. A-t-il seulement regardé les séries d'apôtres d'autres peintres du XVIIème siècle ??? Séries d’apôtres qui montrent toutes, sans exception, une grande variété de compositions et de traitements des visages (profils gauche ou droit, face, trois-quarts, etc .) Voyez entre autres, les Apostolados du Greco, de Rubens ou encore de Georges de La Tour :
Comme les séries d’apôtres s’articulent par groupes de six à droite et à gauche de la figure centrale d'un Christ Rédempteur, toujours présenté de face, il est naturel d’imaginer les apôtres disposés symétriquement aux piliers de l’abside d’un chœur par exemple, les plus proches du Christ de trois-quarts, et les plus éloignés de profil. En l’occurrence pour la série de Velázquez : saint Paul à la droite du Christ (à gauche pour le spectateur), la tête de Séville (saint Pierre ?) à sa gauche, l’apôtre du musée d'Orléans et celui de Marseille à sa gauche également, respectivement en 5e et 6e positions et enfin, le saint Philippe d'Angleterre à sa droite :
Roland Dormans 2025
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